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Pourquoi « Cendrillon » ?

par John La Bouchardière

Directeur artistique et metteur en scène de Cendrillon, mars 2026

Elisabeth Boudreault et Florence Bourget dans Cendrillon de Massenet au Saguenay, 2026
Elisabeth Boudreault et Florence Bourget dans Cendrillon de Massenet au Saguenay, 2026

Lorsqu’on commence à travailler sur un opéra, une question revient toujours : pourquoi le compositeur a choisi ce sujet ? Et de quelle manière l’a-t-il façonné ? Parfois la réponse est évidente, parfois elle l’est moins. Mais poser la question mène presque toujours à des découvertes inattendues et ouvre une base solide pour l’interprétation. Alors, pourquoi Massenet a-t-il choisi Cendrillon ?


L’opéra s’inspire du célèbre conte de Charles Perrault, dans lequel Cendrillon est récompensée pour son humilité et sa bonté, conformément à la hiérarchie morale et

sociale prônée par la cour de Louis XIV. Massenet, cependant, est né juste avant la fin

définitive de la monarchie française et est devenu un fervent défenseur de la Troisième

République. Supposant qu’il ne cherchait pas à promouvoir l’idée de rétablir la royauté,

pourquoi choisir une histoire dont le bonheur futur repose sur le mariage avec un prince ?


Une des principales différences entre l’opéra et le conte original est que l’esprit satirique

de Perrault est ici tourné en caricature. En particulier, le livret ridiculise l’ambition sociale

superficielle de la marâtre et de ses filles, ainsi que la complicité du père de Lucette. De plus, tandis que le Prince charmant de Perrault n’est guère plus qu’un instrument du récit — un personnage passif qui se contente de remporter le prix d’une belle épouse — le prince de Massenet est un personnage pleinement incarné, avec ses désirs et ses besoins. Désenchanté par la vie de cour et accablé à l’idée d’un mariage arrangé, il aspire à trouver une âme sœur, un véritable amour — un espoir presque aussi inaccessible pour lui que le mariage avec la royauté l’est pour une jeune fille pauvre.



Jules Massenet, au piano
Jules Massenet, au piano

Un amour aussi inaccessible constitue un thème récurrent dans l’œuvre de Massenet.

De Werther et Manon à Thaïs, ses protagonistes se heurtent aux obstacles les

plus puissants — devoir, classe et religion — qui les empêchent d’accéder au bonheur

amoureux. Cendrillon se distingue par le fait que l’histoire se termine heureusement, mais

le parcours demeure rempli de conflit et de désir, et la résolution ne vient pas du fait que

Lucette deviendra reine; elle est rendue possible parce que la Fée marraine de

Massenet permet un amour impossible, une rencontre d’âmes, du type que le compositeur

n’a peut-être pu qu’imaginer.


Malgré sa popularité et son succès financier, Massenet était un homme tourmenté et peu sûr de lui, et il n’est donc pas difficile de tracer des parallèles entre sa vie personnelle et celle de ses protagonistes. Il tomba à plusieurs reprises amoureux de muses qu’il ne pouvait espérer conquérir et se sentit profondément coupable d’avoir privilégié sa carrière au détriment de sa famille, passant la majeure partie de la saison théâtrale annuelle loin de sa femme et de sa fille. De plus, lorsqu’il perdit son père très jeune, sa chère mère dut retourner à la campagne, tandis que Massenet alla vivre chez ses demi-frères et sœurs pour pouvoir poursuivre ses études au Conservatoire de Paris; à l’âge adulte, son propre sens de soi restait, à bien des égards, dissimulé sous le poids des attentes extérieures.



Les valseurs (1898) par Camille Claudel, figure majeure de la sculpture française, élève et muse d’Auguste Rodin
Les valseurs (1898) par Camille Claudel, figure majeure de la sculpture française, élève et muse d’Auguste Rodin

Ces affinités avec les personnages de l’opéra ont conduit Massenet bien au-delà de la

simple satire du conte de Perrault sur la vertu récompensée. Sous la magie et la comédie se

cache un drame intime : une jeune femme dont l’identité a été effacée et qui doit être

redécouverte. La Lucette en deuil débute l’histoire comme si elle était cachée sous les

cendres et traitée comme si elle n’existait presque pas. L’enchantement du bal ne la

transforme pas en quelqu’un d’autre; il lui permet plutôt de se révéler telle qu’elle est

réellement. La rencontre de Lucette avec le Prince n’est pas simplement romantique : c’est

un instant de reconnaissance, un moment où deux âmes isolées entrevoient la possibilité

d’être comprises. En ce sens, Cendrillon devient non seulement un conte de fées, mais

un parcours psychologique de réappropriation de soi, où l’amour révèle une vérité plus

profonde, dissimulée sous les apparences superficielles du monde ordinaire.


« C’est non seulement un conte de fées, mais un parcours psychologique de réappropriation de soi »


Massenet exprime cette découverte non seulement par le récit, mais aussi par la

musique elle-même. Lorsque Lucette et le Prince se rencontrent, le temps semble

ralentir et le monde environnant s’efface. L’orchestre abandonne le style baroque

pastiche, aux rythmes rigides de la cour du XVIIIᵉ siècle, pour un son plus suspendu et

lumineux, comme si les personnages avaient pénétré une autre dimension. Dans ces

moments, l’opéra s’approche du territoire poétique ouvert par Richard Wagner dans

Tristan und Isolde, où l’amour inaccessible devient moins un événement qu’une révélation

— un aperçu d’une réalité plus profonde, au-delà des rôles sociaux et des apparences.



Reflection (1900-1905) d’Odilon Redon
Reflection (1900-1905) d’Odilon Redon, peintre et graveur symboliste et onirique français

Ce n’était pas un hasard : la relation de Massenet avec Wagner fut d’une fascination

profonde, presque révérencieuse. Il fut parmi les premiers pèlerins au premier Festival de

Bayreuth en 1876, et pour le reste de sa vie, il garda un exemplaire de Tristan und Isolde sur

son piano, une présence constante et intimidante.

Pour un compositeur souvent cantonné dans son « élégance française », Wagner

représentait le « Sublime » qu’il craignait et convoitait à la fois. On peut soutenir que la

nature presque incongrue et bipolaire de la partition de Cendrillon traduit une autocritique délibérée, comme si le pastiche du XVIIIᵉ siècle parodiait son propre travail,

qu’il considérait comme totalement inférieur à celui de Wagner. En intégrant les outils du

Maître de Bayreuth dans le domaine de la Fée — notamment l’usage d’harmonies en

évolution constante — Massenet transforma une forêt magique en une sphère onirique où

les personnages entrevoient leur vérité intime.


C’est dans cet espace suspendu que l’opéra quitte le conte pour entrer dans le rêve. La scène de la forêt, inutile dans la version de Perrault, révèle ici une profondeur essentielle à notre compréhension de Lucette et du Prince, véritables Isolde et Tristan de Massenet.



Dessin de décor (1896) par Adolphe Appia pour la scène de la “Forêt sacrée” dans l’opéra Parsifal de Richard Wagner
Dessin de décor (1896) par Adolphe Appia pour la scène de la “Forêt sacrée” dans l’opéra Parsifal de Richard Wagner; le projet ne fut jamais produit, Bayreuth conservant des décors réalistes jusqu’aux années 1950

Dessin de décor (1896) par Adolphe Appia pour la scène de la “Forêt sacrée” dans l’opéra Parsifal de Richard Wagner; le projet ne fut jamais produit, Bayreuth conservant des décors réalistes jusqu’aux années 1950

Cette atmosphère de rêve reflète également une transformation plus large du théâtre à

l’époque de Massenet. Lorsque Cendrillon fut créé en 1899 à la Salle Favart récemment

reconstruite, des technologies scéniques innovantes permettaient des transformations

plus fluides de l’espace et de la lumière. Ces avancées incitèrent des réformateurs tels que

le scénographe suisse Adolphe Appia à remettre en question la valeur du décor peint

traditionnel et à proposer, à la place, un espace architectural fondé sur la profondeur

et la lumière, cherchant à dépasser l’illusion décorative superficielle pour atteindre un

théâtre capable d’exprimer les états intérieurs et une vérité poétique.







Marie-Eve Munger dans Cendrillon de Massenet au Saguenay, 2026
Marie-Eve Munger dans Cendrillon de Massenet au Saguenay, 2026

Tout comme la partition de Massenet oppose la cour superficielle et performative à un

monde des rêves plus authentique, Cendrillon oscille entre deux traditions théâtrales : le

conte illustré du passé et un théâtre révolutionnaire, symbolique et spatial.



« La Fée peut ainsi être lue comme une métaphore

de l’artiste, architecte de rêves... »


Occupant précisément ce seuil, Cendrillon commence dans un monde gouverné par les

apparences et des rôles sociaux rigides, mais s’ouvre progressivement à des espaces où

imagination, mémoire et désir transforment la réalité. En ce sens, l’opéra rappelle que la

scène n’est pas seulement un lieu pour raconter des histoires; elle est un espace où

des vérités cachées — émotionnelles, psychologiques et poétiques — peuvent se

révéler et se faire entendre. La Fée peut ainsi être lue comme une métaphore de l’artiste,

architecte de rêves qui, par la puissance de la musique et du théâtre, nous invite à habiter ce

qui resterait autrement invisible, à pénétrer les espaces lumineux du « pays bleu ». Choisir Cendrillon fut donc l’opposé d’un manifeste royaliste : c’était plutôt une aspiration

à un théâtre de vérité, un lieu où le désir, la reconnaissance et la découverte de soi peuvent

être ressentis — sinon capturés — et où le spectateur lui-même peut être transformé par

une rencontre fugace avec la magie que le compositeur cherche à créer.


John La Bouchardière

Directeur artistique

Opéra du Royaume

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